Quantic. Dream

Le syndicat français des travailleurs du jeu vidéo a fait monter d'un cran, mercredi, son long bras de fer avec Quantic Dream, en appelant à une grève reconductible au sein du studio parisien — une grève qui pourrait se poursuivre jour après jour jusqu'à ce que la direction réponde à ses revendications — après avoir accusé le développeur de Star Wars: Eclipse de violations procédurales illégales et d'avoir proposé aux salariés licenciés un plan de départ moins avantageux que celui obtenu par un concurrent pourtant en position financière plus fragile. La grève, appelée pour aujourd'hui par le Syndicat des Travailleureuses du Jeu Vidéo (STJV), fait peser une pression supplémentaire sur un studio déjà sous la surveillance des responsables de Lucasfilm Games chargés de superviser son titre phare, comme le documente le communiqué du STJV du 4 août.

Le billet publié par le STJV le 4 août — intitulé "Quantic Dream : des licenciements au bulldozer" — accuse la direction du studio d'avoir imposé des délais illégaux pendant la consultation obligatoire, d'avoir entravé le droit légalement protégé des représentants du personnel à communiquer avec les salariés, et d'avoir refusé de fournir les documents nécessaires à une négociation de bonne foi. Lors d'une réunion, selon le syndicat, des dirigeants auraient qualifié de "méthodes fascistes" les demandes des salariés visant à faire respecter la loi.

Mais le reproche le plus vif du syndicat porte sur l'argent. Quantic Dream est une filiale de NetEase, le conglomérat chinois de l'internet et du jeu vidéo qui a annoncé un chiffre d'affaires net annuel de 16,1 milliards de dollars et un résultat net non-GAAP de 5,3 milliards de dollars pour l'exercice 2025, avec une trésorerie de 23,4 milliards de dollars. Malgré cette solidité financière, la proposition d'indemnités faite par le studio à 115 salariés reste en deçà de ce qu'a réussi à obtenir Don't Nod, un studio français dont le principal actionnaire, Tencent, a refusé tout nouvel investissement et dont les réserves de trésorerie devraient, selon certaines informations, tomber à zéro d'ici novembre, pour ses propres salariés licenciés.

"Il convient de rappeler que Quantic Dream est une filiale de NetEase, un groupe qui se porte très bien", a écrit le STJV. "Leur quête permanente d'économies mène à une situation absurde, où la proposition de la direction serait inférieure à ce que nos camarades ont obtenu chez Don't Nod, une entreprise disposant d'un soutien financier bien moindre. Il est écœurant d'en arriver là."

"Si Quantic Dream veut détruire des emplois, elle doit payer"

En droit du travail français, toute entreprise d'au moins 50 salariés qui licencie 10 salariés ou plus sur une période de 30 jours doit mettre en place un Plan de Sauvegarde de l'Emploi (PSE) — un plan social obligatoire qui impose une véritable négociation avec les représentants du personnel, couvre le reclassement et les indemnités de départ, et doit être validé par une autorité administrative de l'emploi. La formule légale de calcul des indemnités garantit aux salariés licenciés au moins un quart de mois de salaire par année d'ancienneté pour les dix premières années, puis un tiers de mois de salaire par année au-delà, conformément aux articles L1234-9 et R1234-2 du Code du travail. Les conventions collectives de certains secteurs imposent des montants encore plus élevés.

Le point de pression juridique déterminant : le STJV affirme que Quantic Dream a multiplié les manquements procéduraux tout au long des trois mois de consultation — délais illégaux imposés, refus de fournir les documents obligatoires, entrave à la capacité du comité social et économique à communiquer avec les salariés. Devant les prud'hommes, des vices de procédure de cette gravité peuvent invalider le PSE lui-même, ce qui imposerait soit la réintégration des salariés licenciés, soit le versement de dommages et intérêts substantiels. Selon des données du ministère de la Justice citées par des chercheurs en droit du travail, 65 % des salariés qui saisissent le Conseil de prud'hommes obtiennent gain de cause, en tout ou partie.

Le syndicat ne bluffe pas sur le terrain judiciaire. Le STJV a déjà engagé et gagné des procédures contre des studios français pour des manquements au droit du travail. Son communiqué du 4 août s'adressait directement aux dirigeants qui ont entravé le processus : "Si vous ne respectez pas la loi quand on vous le demande, vous en subirez les conséquences."

Les salariés ayant travaillé sur Spellcasters Chronicles sont mis à l'écart depuis environ deux mois, depuis l'arrêt du jeu, sans se voir confier de mission de travail réelle. Le STJV souligne qu'il s'agit là d'un manquement potentiel supplémentaire : le droit du travail français impose à l'employeur de fournir un travail effectif aux salariés sous contrat, et non de se contenter de continuer à les payer en les laissant inactifs avant d'annoncer des licenciements.

Le MOBA qui a plombé les finances du studio

La crise des licenciements découle directement de Spellcasters Chronicles, un jeu de cartes aérien en free-to-play en 3 contre 3, lancé par Quantic Dream en accès anticipé sur Steam le 26 février 2026, premier titre multijoueur du studio. Le jeu a culminé à 888 joueurs simultanés sur Steam au cours de ses premières 24 heures, et a démarré avec des évaluations "mitigées" à 52 %. Les joueurs ont pointé des problèmes de performances ainsi que des combats jugés passifs et trop axés sur la macro-gestion, sans l'intensité attendue du genre au fil des affrontements.

Quantic Dream a mis fin au jeu le 20 mai — moins de trois mois après son lancement —, les serveurs s'éteignant le 19 juin. Le studio a invoqué "un contexte de marché particulièrement difficile", mais des salariés ont confié au média français Gamekult que c'était NetEase, et non la direction du studio, qui avait décidé d'arrêter les frais.

Les 115 salariés aujourd'hui menacés de licenciement étaient principalement affectés au projet Spellcasters — soit environ un quart des effectifs français de Quantic Dream. Une vingtaine de salariés supplémentaires, au sein de l'antenne montréalaise du studio, sont eux aussi menacés de licenciement, mais sans bénéficier des protections offertes par le droit du travail français.

Quelles conséquences pour Star Wars: Eclipse ?

Quantic Dream a maintenu, tout au long du conflit, que Star Wars: Eclipse — annoncé pour la première fois aux Game Awards en décembre 2021 et toujours sans fenêtre de sortie ni plateformes confirmées — n'est pas affecté par l'échec de Spellcasters. "Le développement de Star Wars: Eclipse se poursuit comme prévu, avec l'engagement total de son équipe et l'ensemble des ressources nécessaires pour mener à bien sa mission", a déclaré un porte-parole du studio à IGN en juin.

Les salariés en grève dressent un tableau très différent. Le développeur Jules a déclaré à Gamekult : "C'est tout sauf un acte de sabotage. Au contraire, on essaie de sauver Star Wars Eclipse. On pourrait réussir à le sortir avec 115 personnes de plus, et ce ne serait pas du "sureffectif" : c'est ce qu'il faut." Via la reprise de PC Gamer de l'article de Gamekult.

Le développeur Théo a confié au même média : "Nous pensons qu'en l'état, le jeu ne pourra tout simplement pas être terminé si le plan de licenciement est mis en œuvre." Via la reprise d'AllKeyShop des entretiens accordés à Gamekult.

La grève du 25 juin a été programmée avec un soin particulier : des représentants de Lucasfilm Games se trouvaient ce jour-là au studio pour un point d'étape, une escalade calculée destinée à faire constater directement au détenteur de la licence la crise sociale en cours, comme l'a rapporté Star Wars News Net. Des sources du secteur, citées dans un article d'AllKeyShop, ont laissé entendre que NetEase envisagerait de se désengager totalement de Quantic Dream d'ici 2027 — un projet que NetEase n'a toutefois pas confirmé officiellement.

Un cas isolé, ou une rupture structurelle ?

Le STJV et, plus largement, les défenseurs des salariés estiment que le conflit chez Quantic Dream est symptomatique d'une tendance de fond, et non un cas isolé. Le syndicat affirme que plus de 1 000 emplois du secteur du jeu vidéo ont été supprimés ou placés sous menace immédiate en France pour la seule année 2026, faisant de celle-ci la pire année pour les salariés français du secteur depuis près de vingt ans, selon la reprise de Game Developer de l'annonce du STJV.

NetEase et son rival chinois Tencent ont tous deux multiplié les investissements agressifs dans des studios occidentaux et japonais entre 2020 et 2022. Tous deux sont aujourd'hui en phase de retrait. Le désengagement de NetEase a entraîné la fermeture de plusieurs studios à l'étranger, au-delà de Quantic Dream. La décision de Tencent de ne plus investir chez Don't Nod a laissé ce studio à la course contre l'épuisement de sa trésorerie.

Le STJV s'est appuyé sur le cas Quantic Dream pour réclamer une réforme structurelle : que les aides publiques françaises au développement du jeu vidéo soient conditionnées à des garanties concrètes en matière d'emploi, plutôt que de constituer, selon les mots du syndicat, "un chèque en blanc permettant aux dirigeants d'empocher l'argent". Le syndicat exige également que la période légale de consultation de trois mois soit intégralement respectée, que le droit de communication du comité social et économique soit rétabli, et que la direction du studio — en particulier le PDG Guillaume de Fondaumière et le directeur de la création David Cage — rende des comptes sur les décisions à l'origine de la crise.

L'offre de Quantic Dream est-elle inférieure au plancher légal ?

Ce qu'affirme le STJV, c'est que l'offre du studio est inférieure à celle obtenue par les salariés de Don't Nod — pas nécessairement inférieure au plancher légal français. Le minimum légal français (un quart de mois de salaire par année d'ancienneté pour les dix premières années) constitue un point de départ ; les conventions collectives des secteurs du jeu vidéo et de la technologie en France imposent souvent des montants nettement supérieurs. On ignore, en l'état des informations publiques, si le studio propose le strict minimum légal ou un montant supérieur mais inférieur à la référence de Don't Nod. Ce qui est public, en revanche, c'est le jugement du syndicat : l'offre est jugée insuffisante et les négociations ont été menées de mauvaise foi.

Quantic Dream n'a pas réagi publiquement au communiqué du STJV du 4 août ni à l'appel à une grève reconductible. David Cage n'a fait aucune déclaration. NetEase ne s'est pas exprimé sur ce litige précis relatif aux indemnités de départ.


Questions fréquentes

Star Wars: Eclipse va-t-il être annulé ?

Rien n'a été officiellement confirmé. Quantic Dream et sa maison mère NetEase maintiennent qu'Eclipse "se poursuit comme prévu". Les salariés en grève affirment cependant que le jeu ne pourra pas raisonnablement être terminé si 115 salariés — environ un quart du studio — sont licenciés, car ces effectifs représentent des compétences et une capacité de production indispensables au projet. Des sources du secteur ont également suggéré que NetEase pourrait reconsidérer l'ensemble de son investissement dans le studio. Le jeu n'a ni fenêtre de sortie ni plateformes confirmées, et n'a fait l'objet d'aucune mise à jour officielle depuis sa révélation cinématique en décembre 2021.

Que se passe-t-il juridiquement si Quantic Dream a enfreint les règles françaises de consultation sur le PSE ?

En droit du travail français, des vices de procédure dans le processus du Plan de Sauvegarde de l'Emploi (PSE) peuvent avoir des conséquences importantes. Si le STJV obtient gain de cause devant le Conseil de prud'hommes, un juge pourrait déclarer le plan de licenciement nul — ce qui imposerait soit la réintégration des salariés licenciés, soit le versement de dommages et intérêts nettement supérieurs à l'offre initiale. La DREETS (l'autorité administrative régionale de l'emploi) doit valider le PSE avant que les licenciements ne puissent avoir lieu ; si elle constate des irrégularités procédurales, elle peut refuser de le valider et renvoyer l'employeur à la table des négociations. Les tribunaux français donnent raison aux salariés dans environ 65 % des litiges contestant un licenciement, selon les données du ministère de la Justice.

Pourquoi la rentabilité de NetEase compte-t-elle dans la négociation des indemnités françaises ?

Cela compte parce que le droit du travail français et les prud'hommes distinguent, sur le plan des principes, le plancher légal des indemnités et ce qu'une entreprise peut raisonnablement être censée proposer compte tenu de ses capacités financières. L'argument du STJV n'est pas que Quantic Dream enfreint le minimum légal — c'est qu'un studio adossé à un groupe disposant de 23,4 milliards de dollars de trésorerie et de 5,3 milliards de dollars de bénéfice annuel n'a aucune justification de nécessité économique à proposer moins qu'un studio français de taille comparable au compte à rebours de trésorerie. Devant les prud'hommes, les ressources financières d'une entreprise constituent un élément de contexte pertinent. La comparaison du syndicat avec Don't Nod vise précisément à écarter l'idée que cette offre modeste refléterait une contrainte économique plutôt qu'un choix délibéré.

Qu'est-ce que le STJV et de quel pouvoir dispose-t-il ?

Le STJV (Syndicat des Travailleureuses du Jeu Vidéo) est le syndicat indépendant français des salariés du jeu vidéo. Il représente des salariés de studios tels qu'Ubisoft, Quantic Dream, Don't Nod ou Spiders, et affiche un bilan documenté de procédures judiciaires gagnées contre des studios pour des manquements au droit du travail. En France, le droit de grève — y compris la grève reconductible ou illimitée que le STJV a appelée — est garanti par la Constitution. Une grève reconductible n'est pas une action limitée à une seule journée : elle peut se poursuivre jour après jour, les salariés votant chaque matin sa reconduction, jusqu'à ce que la direction négocie de bonne foi ou que le conflit soit résolu. Le syndicat ne peut pas imposer directement un accord, mais il peut maintenir la pression, engager des actions en justice et porter le conflit à la connaissance des régulateurs et des donneurs de licence dont les relations comptent pour la direction.

Publié à l'origine sur Tech Times